Bien que les premières copies n’aient différé des oeuvres originales que par des détails de style, la chinoiserie devint elle même un style.
En 1715, la mort de Louis XIV avait été accueillie avec un profond soulagement par le peuple français, soulagement qui se manifesta non seulement par une inflation et par les spéculations insensées de john Law, mais aussi par l’éclosion d’un style nouveau et beaucoup plus frivole, décrit plus haut. La popularité croissante de l’art oriental, en général, et de la porcelaine, en particulier, favorisa beaucoup ce mouvement.
L’arrivée d’une ambassade siamoise à Paris, peu avant 1698, n’eut pas une influence marquante ; mais celle d’une ambassade turque, en 1721, donna naissance à des décors d’inspiration analogue à celle des chinoiseries. Et l’on vit se répandre les turqueries. Des marchands turcs enturbannés déambulant sur les quais de Venise apparaissent, en 1740, sur les porcelaines de Meissen. Les dessins étaient tirés de gravures vénitiennes.
La vogue universelle que la porcelaine connut à partir de 1650 incita les artistes à imiter le procédé chinois. En Chine, la porcelaine était souvent employée en architecture et, dès 1670, Louis XIV édifia le « Trianon de porcelaine » dans le parc de Versailles, pour mine de Montespan. Démolie en 1687, cette construction n’était pas en porcelaine, mais en carreaux de faïence décorés comme la porcelaine. Pendant la période rococo, en particulier, le nombre des galeries de porcelaines égala celui des galeries de tableaux et on chercha à fabriquer des objets aussi grands que des tables, des encadrements de miroirs, des chandeliers et des manteaux de cheminées dans cette matière nouvellement découverte et qui fit bientôt fureur à Paris et à la cour. Vers 1740, une dame de la cour se vantait de posséder huit services de table complets, sans compter des miroirs, des chandeliers, des horloges, des nécessaires de toilette, garnis de Saxe, ainsi que sa chambre à parer. « Certes, disait elle, le Saxe (Meissen) est très coûteux. Mais j’ai pour cette porcelaine une passion qui frise l’adoration. Je ne rêve que de Saxe. » Voilà qui donne une idée de l’engouement que suscitait cette chinoiserie. Mme de Pompadour présidait aux destinées de la Manufacture Royale de Sèvres, Louis XV en devint le propriétaire.
De petits personnages pseudo chinois apparaissent parfois dans les décors de jean Berain. Ils agrémentaient les mascarades et les spectacles, et, à la fin du XVIIe siècle, sous l’appellation erronée de pagodes (personnages accroupis, dodelinant la tête), ils servirent à l’occasion de motifs décoratifs. Les plus anciennes tapisseries de Beauvais, ornées de motifs chinois, ne sont pas antérieures au début du XVIIe.
Toutefois, la popularité des chinoiseries n’atteignit son apogée que sous la régence de Philippe d’Orléans. Le marchand Gersaint tenait boutique sur le pont Notre Dame. Il y vendait des laques, de la porcelaine et autres curiosités orientales. Son enseigne avait été peinte par son ami Watteau. Ce fut cet aspect du commerce de Gersaint qui inspira sans doute à Watteau ses chinoiseries, ainsi que les personnages pseudo chinois qui animent de temps à autres le théâtre italien qu’il appréciait tant. Les singes que l’on voit apparaître pour la première fois dans les décors de Berain inspirèrent également Watteau. Dans la Grande Singerie de Chantilly, Christophe Huet représente des signes habillés de costumes élégants, dans un cadre à la chinoise.