On a coutume de dire que les millionnaires, n’étaient que de la pâte molle entre les mains des grands antiquaires qui modelaient à leur guise le goût de leurs clients. Cela est loin d’être vrai ainsi que de nombreux faits en témoignent. Les premiers à collectionner les oeuvres des impressionnistes français furent, entre autres, des Américains. Un très petit nombre se montra aussi éclectique que J. Pierpont Morgan qui acquérait aussi bien les manuscrits enluminés que les bronzes Renaissance, les retables que les coffrets d’or du XVIIIe siècle. Charles Lang Freer, qui a donné son nom à la Freer Gallery de Washington, rassembla une collection d’art oriental, remarquable autant par sa qualité exceptionnelle que par son importance. William Randolph Hearst, qui appartient avant tout au XXe siècle, n’avait rien à envier aux plus grands collectionneurs du XIXe siècle, aussi bien par la variété que par la beauté de ses acquisitions.
Mais il fut le dernier à pratiquer cet art. De nos jours, les goûts sont plus austères, plus sélectifs ; les gens sont moins soucieux de faire étalage de leurs biens. Les pendants modernes des collections rassemblées par les millionnaires du siècle dernier sont de savantes reconstitutions historiques, tels que Williamsburg et Winterthur, villages de l’époque coloniale. Ces reconstitutions ont pour objet principal d’instruire le public tout en le distrayant .
Morgan fut sans conteste le collectionneur du XIXe siècle qui dépensa les sommes les plus considérables en oeuvres d’art, laissant loin derrière lui ses confrères du continent. Cependant, pas une seule de ses acquisitions ne dénote le parvenu. Bien au contraire. Remarquable expert, il avait le jugement sûr, possédait une notion très claire de ce qu’il achetait et un goût (nous citons ici Gerald Reitiinger) qui rappelait celui des grands princes marchands de la Renaissance italienne ou d’un intendant des Finances parisien du XVIIIe siècle. L’engouement plus modéré du XIXe siècle pour la Renaissance italienne fut précédé par une brève passade pour le rococo renouvelé.
Ce mouvement est caractérisé par l’oeuvre du New Yorkais john Belter, qui exécuta des chaises capitonnées dont l’encadrement en bois était rehaussé de grappes de raisin et de fleurs sculptées en haut relief. Le style Empire ou « Early Federal » évolua et devint du Biedermeier américain, l’équivalent du style « Early Victorian » anglais. La Renaissance américaine s’épanouit presque en même temps qu’un mouvement analogue en Angleterre, mouvement qui naquit de l’Exposition Universelle de 1851. Non sans raison, George Cleland White appelle le XXXe siècle, le siècle « brun » couleur qui dominait dans les intérieurs. Cela est encore plus manifeste après 1850. A partir de cette date, on alla même jusqu’à recouvrir les peinture d’un vernis spécialement coloré en brun, ce qui donnait un effet appelé « ton galerie ».
De nos jours encore, des voix s’élèvent pour protester contre la remise en état des oeuvres ainsi maltraitées. Si involontairement que ce fût, les collectionneurs, type Morgan, orientèrent le goût des Américains en matière de décoration intérieure. Ceux qui ne disposaient pas de moyens aussi considérables ne pouvaient certes pas aspirer à la possession d’oeuvres d’art dignes de retenir l’attention de Morgan, mais ces oeuvres influençaient leur choix plus modeste. Standford White favorisa le goût de la Renaissance en créant des décors qui exigeaient plus de meubles que ne pouvait en fournir le marché des antiquités, aussi les remplaça t on par des copies fabriquées en Amérique. Les fabricants de tissus sortirent des draperies lourdes et une fabrique de tapis s’implanta bientôt.