Le propos était de donner un aperçu de la décoration intérieure à travers les siècles et s’il est une chose difficile, n’est ce pas que de porter un jugement impartial sur son époque. C’est d’autant plus difficile à une époque comme la nôtre, où, peu à peu, l’art contemporain s’éloigne de la tradition et où l’on risque de quitter le domaine des faits pour s’engager dans celui des préjugés.
Même lorsque la vulgarité régnait, presque incontestée, au XIXe siècle, on notait déjà les signes précurseurs d’un retour à la simplicité dans la décoration intérieure. Eugene Klapp et Herbert S. Stone, de Chicago, déploraient à ce point les excès de certains millionnaires des Etats Unis qu’ils entreprirent, en 1896, la publication d’une revue intitulée The House Beautiful. Ils s’employèrent, dans un style qui nous paraît maintenant pompeux, à exhorter les propriétaires de maisons particulières à mettre un terme à cet étalage de vulgarité. Les deux auteurs s’inspirèrent d’une série d’articles parus sous le même titre, écrits par William C. Gannet. L’architecte bien connu Frank Lloyd Wright en dessina les caractères et le format.
Tandis que dans ses œuvres architecturales et ses écrits, Wright prêchait l’humanisme de l’espace organique, et n’était guère écouté dans son pays, une coterie d’artistes s’organisait en Europe ; elle groupa des architectes et des décorateurs qui soutenaient des doctrines telles que « la fonction commande la forme » et « moins est plus ». Le centre de ce mouvement se trouvait au Bauhaus, école de dessin de Weimar, en Allemagne. Van der Velde fut à l’origine de ce mouvement dont, en 1919, Walter Gropius, Paul Klee, Wassily Kandinsky, Laszlo Moholy Nagy, Marcel Breuer et d’autres encore, reprirent la tête. Ils défendaient des idées révolutionnaires combiner l’enseignement de l’art et celui du métier.
Cette école attira des disciples venant de toute l’Europe, et même de la Suède qui, à la fin du XIXe siècle, avait tenté un retour à l’artisanat comme antidote à la déshumanisation causée par l’emploi des machines. Mais la chaleur humaine que l’on espérait retrouver ainsi n’émergea pas du style international, nom donné au mouvement Bauhaus. Les lignes droites, implacables, les formes cubiques, les surfaces dures, brillantes, les tubes métalliques, les contreplaqués, ne convenaient pas à la tradition artisanale ; à cela s’ajoutait une absence de couleurs vives, un rejet de tout dessin qui ne fut pas le résultat d’un exercice géométrique ardu.
Toutefois, le Bauhaus atteignit un des objectifs qu’il s’était proposé l’élimination de tout ce qui n’était pas essentiel. Comme école son existence fut orageuse elle fut dénoncée par les traditionalistes et même par les hommes politiques. En 1933, les Nazis la firent fermer et son directeur, l’architecte Mies van der Rohe, fut contraint de s’enfuir aux Etats Unis, ainsi que Gropius, Breuer, Moholy Nagy et plusieurs autres parmi ses membres les plus éminents. Dans leur nouvelle patrie, ces artistes continuèrent à prêcher leur évangile avec un succès surprenant et qui devint mondial. Le nombre d’immeubles commerciaux à surfaces de verre qui s’élèvent dans toutes les grandes villes du monde en est la preuve. Un autre exemple plus subtil de l’influence du Bauhaus est la prédominance dans les maisons luxueuses de la chaise cannée à piétement tubulaire création de Marcel Breuer et la chaise en acier et cuir (connue sous le nom de chaise de Barcelone) dessinée par Mies van der Rohe. Ces deux modèles sont admirablement exécutés et très onéreux. Il semble qu’ils soient des deux côtés de l’Atlantique le symbole de la réussite sociale.
L’architecte français Le Corbusier suivit les mêmes principes. En décrétant que la maison est une machine où l’on vit, il négligea le fait que la plupart des gens n’apprécient pas du tout l’idée de vivre dans une machine. Cependant, la machine engendra dans une grande mesure le dessin « honnête », « direct », qui semble avoir été inspiré par les matériaux synthétiques que les machines peuvent produire en quantité considérable. On ne peut rien reprocher à ces matériaux eux mêmes : plastiques, fibres synthétiques, contreplaqués renforcés, peintures acryliques, et tant d’autres produits nés du progrès technologique, mais ils ont trop souvent supplanté les matériaux naturels, en raison de leur nouveauté et de la facilité avec laquelle on s’en sert pour imiter d’autres matériaux plus nobles.