Il n’en reste pas moins que le mouvement moderne, dans sa froideur intellectuelle, agissant un peu à la manière d’un chirurgien, a rempli un rôle nécessaire, en tout cas dans le domaine industriel et, chaque fois, qu’une certaine froideur impersonnelle semblait convenir. En matière de décoration intérieure, cette période est presque révolue. Dans cette seconde moitié du XXe siècle, le sens de l’équilibre propre à la société humaine semble être à l’oeuvre. Courbes, ornementations, dessins, formes, couleurs vives et mélangées, tout ce que les modernistes stricts refusaient avec une ferveur et un ascétisme presque religieux, sont à la mode. Au cours des vingt dernières années, la demande en objets faits à la main a augmenté régulièrement et cela dans presque tous les pays hautement mécanisés. Jusqu’où ira le pendule cette fois ci, nul ne le sait ; on ne peut que se livrer à des conjectures sur ce point.
Certains voient dans l’évolution artistique du XXe siècle une ressemblance frappante avec celle du XIXe siècle, lorsque l’engouement pour la simplicité et l’austérité des formes (période où la mode fut aux styles grecs des premiers temps) fit place à une phase d’éclectisme où tout semblait bon et beau, pour aboutir finalement au romantisme.
Le XXe siècle commença avec l’art nouveau et une floraison de meubles dorés, tapissés de soie vieux rose ou de damas vert pomme et, pourtant, il aborda une période durant laquelle les meubles de jonc et de bois cannelé, dans le style des frères Adam, rehaussés de médaillons sculptés, envahirent les intérieurs. Les Etats Unis, notamment, sortirent les héritages du passé, étudièrent avec une attention nouvelle ses premières créations, remirent à l’honneur le pin et l’érable traditionnels, les Chippendale, les Sheraton, les Duncan Phyfe (souvent sous forme de reproductions fabriquées en série par les machines de Grand Rapids, Michigan), et remplacèrent l’argent du riche connaisseur par l’antiquaire qui fournit des meubles aux classes moyennes. Dans les années 1930, à la suite de la présentation à l’exposition des Arts Décoratifs à Paris, en 1925, de modèles nouveaux et du lancement sur le marché de formes suédoises dépouillées, le mobilier prit un visage austère. Couleurs et dessins disparurent presque totalement, les bois devinrent blonds, presque neutres, les architectes d’avant garde adoptèrent le « plan ouvert », selon lequel, les surfaces réservées à des activités précises remplaçaient dans le même volume les pièces séparées par des cloisons.
Pendant ce temps le monde évoluait, à une ère de prospérité avait succédé une guerre d’une ampleur sans précédent, suivie d’une dépression presque mondiale, accompagnée par des guerres et des menaces de guerre qui avaient finalement abouti au terrible holocauste de la Seconde Guerre mondiale. Toutes ces oscillations du pendule avaient profondément modifié la scène sociale. A la fin de la guerre, en 1945, le monde n’était plus le même. Ses besoins, ses goûts dépendaient de facteurs tels que la redistribution de la richesse, la montée d’une classe ouvrière bien payée et bien organisée, le développement de nouveaux matériaux, la rapidité invraisemblable des moyens de communication. Dans ce dernier domaine, le progrès permit des échanges culturels très fertiles. A peine un mouvement s’ébauche t-il quelque part, aussitôt un autre devient à la mode. On peut à bon droit prédire que les styles à venir auront une vie infiniment plus brève que ceux qui les ont précédés.