1917 : Ahahi M’Barek M’Addi est investi caïd de la région de Mogador. C’est le début d’une fonction qu’il exercera pendant quarante deux ans, période durant laquelle cet homme de pouvoir et de loi, qui apprécie les belles choses, s’enrichit considérablement. De gré ou de force, car on ne saurait rien refuser au caïd. A sa mort, en 1959, il a ainsi accumulé quantité de biens. A la campagne, il possède des hectares de terre, une kasbah et une ferme à Nefnaka, à quarante kilomètres de la ville, ainsi que les plus belles demeures de la médina dont celle devenue aujourd’hui le palais d’hôtes l’Heure bleue et ce petit riad aux proportions parfaites, bijou de grâce et raffinement. Une petite bâtisse en U d’un étage, construite autour d’un jardin avec fontaine enraciné de bananiers.
1996 : Essaouira connaît l’engouement touristique puis immobilier que l’on connaît. Le « petit palais aux bananes » est à vendre, dans un état déplorable. Laissé à l’abandon à la mort du caïd qui n’a pas eu de descendants malgré ses deux femmes, il n’a jamais été entretenu depuis et s’est lentement détérioré. Les huisseries sont délabrées, certains plafonds effondrés, quand d’autres éléments n’ont pas été pillés ou vendus.
En dépit des outrages du temps qu’il a subi, le lieu trouve rapidement acquéreur. Voyageur au long cours et amoureux de l’Orient, ce Pierre Loti des temps modernes entreprend de redonner au riad sa noblesse perdue et tout son lustre.
Les travaux dureront un an et demi, sous la présence permanente du propriétaire, lequel, en véritable chef de chantier, veille au bon déroulement des travaux.
Comme dans tout entreprise de reconstitution digne de ce nom, on a pris soin de photographier la demeure dans ses moindres détails. Par chance, malgré tous les avatars qu’a subis la maison subsistent les détails architecturaux et ornementaux qui permettront de la recomposer avec une extrême vérissimilitude.
Sur la base des précieuses archives photographiques commence alors un long travail de restauration. La bâtisse est entièrement désossée, assainie, puis progressivement relevée dans un incessant ballet de corps de métier sans que ses volumes en soient changés. Les colonnades et arcades qui scandent patio et étages sont remontées, les plafonds et faux plafonds rhabillés de cèdres et de motifs étoilés, les impostes, portes et fenêtres reproduites selon leur forme originelle, le maître des lieux faisant même réaliser certains outils pour exécuter fidèlement dessins et moulures d’origine. Le hasard veut aussi que l’on retrouve les mêmes zelliges émaillés qui avaient été dérobés. La mise en couleur s’effectue elle aussi de manière traditionnelle, à l’aide d’un mélange de pigments pour obtenir ces demi teintes un peu fanées, comme patinées parle temps.
Dix huit mois plus tard, le résultat est étonnant. L’endroit a retrouvé sa grandeur, sa noblesse et vibre à nouveau de tout son charme. Reste à lui insuffler une âme.
Dans ce cadre somptueux, le parti pris s’impose de lui même. Ce sera celui d’une maison de famille au doux parfum d’Orient.
Un lieu chargé d’histoire, qui aurait traverse sereinement les époques, peuplé de meubles et d’objets authentiques comme autant de témoins silencieux de son passé semblant avoir été amassés au fil des générations et du temps, jusqu’à nos jours.
Il faudra près de dix ans pour composer ce décor opulent, raffiné et vivant qui jamais ne verse dans l’atmosphère d’un musée. Dix années pendant lesquelles l’orientaliste consacrera tout son temps libre à chiner, à écumer les souks, brocanteurs et antiquaires du Maghreb, du Moyen Orient et les puces de Paris, pour accumuler ces pièces de mobilier, ces fragments architecturaux, ces textiles précieux, ces faïenceries colorées et autres tapis 80 chatoyants.
De pièce en pièce, traitée chacune autour d’une thématique de couleur, ce sont autant de voyages immobiles à travers l’art et l’histoire auxquels invitent tous ces meubles et objets issus de pays différents mais emprunts d’un même style. Le temps du protectorat français, les fastes de l’Empire ottoman, le raffinement syrien, irakien ou persan, les ornementations algériennes, tunisiennes et parfois l’imagerie de l’Orient le plus extrême se mélangent ici dans des atmosphères harmonieuses, précises et sereines, quintessence de l’art de vivre musulman.