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 Décor et structure de Louis XVI

En dix ans, de 1760 1765 à 1770-1775, le répertoire décoratif a entièrement changé. Le « retour à l’antique » impose de copier la grammaire ornementale gréco-latine. La plupart des publications dans lesquelles les artistes de l’époque puisent leur inspiration, associent l’art grec et l’art romain sans aucune discrimination. Aucune règle bien précise ne guide leurs emprunts. Les monuments antiques les plus différents, les plus dissemblables même, leur servent de modèle ; leur date et leur style importe peu. Ils mettent aussi sur le même plan, la discrète sculpture ornementale d’un temple grec du Ve siècle et le lourd décor plaqué d’un arc de triomphe romain de la décadence. La radicale opposition entre la pureté savante et dépouillée de l’un et l’écrasante majesté de l’autre leur échappe totalement.

L’imitation n’est d’ailleurs nullement servile ; un jugement très sûr, un goût raffiné, une juste appréciation des besoins de notre art national évitent aux artistes de copier sans discernement et avec trop de rigueur les ornements, qu’avant. eux, la Renaissance puis le grand siècle avaient déjà utilisés.

Ce que les partisans du nouveau style demandent avant tout à l’Antiquité, c’est une leçon de clarté et de simplicité c’est d’ailleurs bien plus des Grecs que des Romains qu’ils se réclament sans cesse. Ils ont besoin de l’autorité indiscutable de l’art antique pour mener victorieusement la lutte contre la complication et les désordres du style rocaille ; mais la remise en honneur des lignes calmes et des ornements sobres est plus le fait d’une attitude d’esprit que d’une imitation servile.

Ainsi l’application du formulaire antique reste sous Louis XVI pleine de grâce et de fantaisie. Des artistes habitués à n’avoir d’autre maître que leur propre inspiration ne peuvent se soumettre du jour au lendemain au joug rigoureux d’un art étranger.

Certes, le décor du meuble est envahi dès 1760 par des colonnes, pilastres, denticules, triglyphes, gouttes, cannelures, grecques, postes, entrelacs, piastres, raies de cour, rosaces, oves, perles, griffes et mufles de lion ..., etc., mais ces éléments sont traités à petite échelle, avec une grande finesse d’exécution comme des pièces d’orfèvrerie quand il s’agit par exemple de bronze. Ils restent discrets et ne surchargent pas le meuble. De plus, un courant, pourrait on dire « naturaliste » contrebalance la sécheresse des ornements antiques. Les philosophes de la fin du XVIIIe siècle, notamment un Rousseau ou un Bernardin de Saint Pierre ont prêché le retour à la vie champêtre. L’art décoratif s’empresse de suivre cette nouvelle mode ; et ainsi feuillages, fleurs, fruits, attributs de la vie pastorale, instruments de musique..., se mêlent harmonieusement au décor antique et atténuent sur un grand nombre de meubles la sécheresse du formulaire ornemental gréco-romain.

On pourrait aussi noter l’influence de Marie Antoinette les ébénistes de la Couronne, pour répondre au goût personnel de la reine, ont semé leur décor de fleurs, notamment de roses traitées avec un réalisme et une sensibilité charmante.

L’art du tapissier apporte aussi des motifs aimables et frivoles, en désaccord total avec l’austérité de l’art ancien. Le noeud de ruban est l’élément le plus commun de ce répertoire ; mais des draperies, des franges ou des festons agrémentent volontiers la ceinture trop nue et trop rigide d’un meuble ; des cordelettes forment des anneaux de tirage, des rubans lient ensemble les faisceaux de piques qui forment le pied d’un siège ou d’une table.

Tous ces thèmes décoratifs obéissent aux vénérables règles de la symétrie la plus rigoureuse. On pourrait même dire que le style Louis XVI pousse à l’extrême ce principe d’équilibre du décor. La répétition sur une même ligne de motifs très petits, rangs de perles, piastres, grecques, entrelacs, raies de cour, postes, est une des lois les plus constantes et les plus caractéristiques du décor Louis XVI.

La structure du meuble devient architecturale : on s’attache à la justesse des proportions, à l’ampleur des formes, à l’équilibre des masses. Plus on avance dans le siècle, plus on s’éloigne des formes galbées et plus la structure du meuble devient géométrique. La ligne droite, les arêtes vives, les surfaces planes et unies triomphent. Beaucoup de meubles Louis XVI suivent jusqu’au bout ce parti pris absolu de la ligne droite et de la symétrie rigoureuse. Cette rigidité intransigeante satisfait la raison : les assemblages à angle droit donnent le maximum de solidité ; ils sont souvent masqués par un cube de raccordement et ainsi les différentes parties du meuble sont délimitées avec une grande netteté.

Le décor laisse à la structure toute son austérité : les baguettes, ou les galeries de cuivre, soulignent la structure mais ne cherchent pas à l’amollir. Les panneaux sont le plus souvent carrés, rectangulaires ou trapézoïdaux. Leur forme est presque toujours soulignée soit par l’adjonction de bronze (rang de perles, denticules), soit par un ou plusieurs filets de bois dont la couleur tranche sur l’ensemble du panneau.

Selon leur tempérament, les ébénistes ont appliqué les nouvelles formules avec plus ou moins de rigueur. Ainsi à côté de la rigidité un peu sévère d’un Paul Avril, de la lourdeur architecturale d’un Ferdinand Schwerdfeger, de l’élégance épurée mais un peu mièvre d’un Adam Weisweiler, certains ébénistes au talent plus souple ont su éviter cette sécheresse à laquelle conduisaient inévitablement les principes chers aux anciens. Ils ont su tempérer les exigences du style « à la grecque » les pieds des meubles restent légèrement galbés, les panneaux carrés ou rectangulaires sont échancrés et une rosace est placée dans l’écoinçon ; le côté oblique du trapèze est concave (Riesener), un rinceau fleuri chevauche une ligne droite ; un motif léger et charmant en bronze éclaire un placage uni, une moulure vigoureuse souligne le dossier et la ceinture d’un siège.

La libre interprétation par des artistes de goût d’une Antiquité assez mal connue a évité à l’époque Louis XVI les erreurs de la période napoléonienne. Les meubles Louis XVI, en dépit de leur imitation d’un art étranger, restent d’une originalité charmante et bien française.