La brève période qui sépare le style Louis XVI du style Empire a reçu arbitrairement le nom d’époque révolutionnaire ou d’époque Directoire. On peut dire en faveur de cette dernière appellation que les recherches effectuées au cours d’une dizaine d’années pour modifier l’art décoratif, pour renouveler le style « à la grecque », n’ont abouti que sous le Directoire : c’est seulement vers 1797 que les nouvelles formules préconisées par les dessinateurs et les ébénistes d’avant garde ont été appliquées d’une manière courante à des meubles usuels. Il est bien difficile à un style d’avoir une grande homogénéité quand les conditions sociales et économiques de l’époque où il se développe sont si troublées. En effet, le « style Directoire » recouvre trois régimes politiques différents : le gouvernement révolutionnaire (1789-1795), le Directoire (1795-1799) et le Consulat (1799-1804). On se trouve donc devant une série d’évolutions, plutôt que devant un style aux caractères fixes et définis. Un seul fait est certain : en 1789, on fabriquait encore du meuble de pur style Louis XVI ; en 1804, on fabriquait du meuble de style Empire.
Comment et sous quelles influences les artisans ont ils été amenés à renouveler l’esthétique du meuble ?
Plusieurs courants s’affrontent ; les ébénistes de l’Ancien Régime réagissent différemment selon leur tempérament. Certains se refusent à modifier leur fabrication : ils travaillent jusqu’à la dernière heure pour la Couronne ; une fois leur principal client disparu, ils n’exercent plus leur métier que pour survivre et se désintéressent des recherches artistiques (Saunier, Riesener). D’autres quittent le métier avant même l’arrivée des directeurs au pouvoir (Wolf ; Roger Van der Cruse La Croix), d’autres encore, plus avisés et plus adaptables, se mettent à travailler au goût du jour (Beneman, Lelarge, Nadal), uniquement dans un but commercial ; ce ne sont pas de réels novateurs ; ils n’ont aucune part dans la formation du nouveau style. Les véritables créateurs sont de très jeunes ébénistes n’ayant pas travaillé sous l’Ancien Régime ou du moins n’ayant acquis la maîtrise que quelques années avant le bouleversement révolutionnaire (Gruber, Lehaenc), mais plus encore les dessinateurs, les peintres, les architectes épris de nouveautés archéologiques ; Georges Jacob, le meilleur ébéniste de l’époque, ne sera dans bien des cas qu’un exécutant. La hardiesse de ses créations sous l’Ancien Régime, le désignait tout naturellement pour être l’auxiliaire enthousiaste de la nouvelle équipe artistique.
Les premières manifestations du style Directoire remontent aux dernières années du règne de Louis XVI. La Bibliothèque Nationale conserve les croquis cotés et peints d’un mobilier étrusque, imaginé par l’architecte Le Queu en 1786 pour l’hôtel Montholon. Dès 1789, David commandait à Georges Jacob un mobilier « étrusque » pour son atelier du Louvre. L’ébéniste était chargé d’exécuter des croquis dessinés par David et par son élève Charles Moreau. Le mobilier comportait des chaises curules en bronze dont les extrémités imitaient des pieds et des têtes d’animaux ; il y avait aussi des chaises en acajou sombre, recouvertes de coussins de laine rouge, ornés de palmettes noires. Le maître utilisa ce mobilier pour certaines de ses toiles.
Vers 1790 le dessinateur Jean Demosthène Dugourc prétend être l’inventeur du nouveau style. Avec l’aide du menuisier Grognard, il donne des modèles pour un mobilier« étrusque » à l’usage de Mme Elisabeth et du comte d’Artois. Dans l’ensemble, les dessins sont d’un style bien moins tapageur que ceux exécutés par David. On y trouve à peu près toutes les innovations du style étrusque, mêlées à des éléments décoratifs de pur style « à la grecque » ; des pieds de sièges en corne d’abondance ou en fuseau extrêmement grêle et pointu, des consoles d’accotoirs représentant des bustes de femme engainés, des génies ailés, ou terminées par des têtes d’animaux ; des dossiers enroulés ou en hémicycle. Par contre, les couleurs proposées pour les tissus d’ameublement n’ont rien « d’étrusque ». Ce sont des couleurs claires et gaies dans la tradition de l’époque Louis XVI. Ces quelques tentatives sont le fait d’une société restreinte. Pendant plusieurs années, elles resteront sans influence effective sur le mobilier usuel. Dans la majorité des intérieurs, le meuble reste de structure Louis XVI. On l’habille au goût du jour, au moyen de quelques détails d’ornementation. L’appauvrissement économique entraîne la suppression des placages, des marqueteries, des bronzes. Le meuble est en bois massif, assez fréquemment en hêtre. Il est peint de couleur claire et l’ornementation se réduit à quelques maigres filets (vert, bleu, or, etc.), brisant la monotonie du panneau, ou entourant un motif central. Seul le meuble de luxe utilise encore le placage d’acajou ou l’acajou massif sculpté. Ce bois compact à la texture serrée, s’adapte parfaitement aux sévères compositions imitées de l’Antiquité.
La fabrication du meuble subit à cette époque de profondes modifications. La disparition des corporations entraîne la suppression des estampilles : la production individuelle de chaque ébéniste devient difficile à suivre ; seules quelques familles, tels les Jacob ou les Lemarchand restent fidèles à cette tradition. Le placage et la marqueterie disparaissant à peu près totalement, il n’y a plus à proprement parler d’ébéniste. L’artisan du meuble utilise indifféremment les deux techniques ; la plupart des meubles sont en bois massif, mais le cas échéant, le menuisier revêt ses meubles de bois plaqué. Il pratique à nouveau l’incrustation, soit de bois d’une autre essence (ébène, citronnier), soit de nacre, de cuivre ou d’étain. La mode de l’étain sera très passagère ; dès 1800, on l’abandonnera. Enfin la part de création du fabricant de meuble tend à se réduire. Dans un grand nombre de cas, l’artisan doit seulement exécuter fidèlement son meuble d’après un dessin précis. Les fâcheuses conséquences de cette méthode sont encore peu apparentes sous le Directoire, car lorsqu’un Georges Jacob exécute un mobilier dessiné par David, ou un Jacob Desmalter un mobilier dessiné par Berthault pour Mme Récamier, l’un et l’autre sont néanmoins eux mêmes d’habiles dessinateurs ils traduisent exceptionnellement et volontairement dans le bois la pensée d’un autre artiste. Mais les temps sont proches où l’artisan considérera la copie fidèle et servile d’un modèle comme la perfection de l’art.
Le passage du style Louis XVI au style Empire se fait donc pour ainsi dire en deux étapes. Jusqu’aux environs de 1795-1797, les modifications portent presque uniquement sur le décor. A partir de 1797, une détente économique et sociale permet à un plus large public de bénéficier des innovations qui jusque là avaient été réservées à un petit groupe d’artistes. La structure du meuble se modifie à son tour.
On ne saurait trop insister sur le fait que cette chronologie est uniquement valable pour Paris. En province, durant cette période, on continue à fabriquer du meuble Louis XVI.