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 La Restauration sous Louis XVIII et Charles X

Ce qui caractérise le meuble Restauration, c’est la multiplicité des tendances. Tout se fait, rien ne s’affirme. jusque la, le goût personnel des souverains avait orienté les créations artistiques. En effet, les commandes du garde meuble royal ou impérial encourageaient certaines nouveautés et ainsi, depuis François 1er, l’influence du monarque n’avait jamais été négligeable.

Or, à son retour en France, Louis XVIII s’installe sans déplaisir dans les meubles de l’usurpateur. Il apprécie même, dit on, les réalisations de son prédécesseur. Il lui aurait d’ailleurs été bien impossible de renouveler totalement les ensembles créés par Napoléon dans les résidences royales sa cassette était vide. Les premières et seules transformations se limitent donc à gratter les abeilles et les N et à leur substituer des fleurs de lis et des L. Quand, au bout de quelques années, la nécessité entraîna le nouveau souverain à passer quelques commandes, il fallut des meubles qui puissent s’harmoniser avec les ensembles existants. Fontaine, plus influent que jamais, impose ses conceptions architecturales et son goût pour les ornements antiques. Aussi la réaction contre le meuble d’apparat, monumental et solennel, est à peine sensible, malgré le désir réel de Louis XVIII de vivre dans un mobilier familier et confortable.

Les innovations eurent donc un tout autre point de départ. Les nobles, revenus dans leur foyer n’avaient pas eu la même chance que le roi ; ils n’avaient pas retrouvé leur demeure tout installée ; force leur fut donc de se remeubler. Naturellement, ils firent appel aux fabricants qu’ils avaient connus avant leur départ en exil et qui avaient réussi à traverser la tourmente ; un Bellanger, un Dugourc, un Lemarchand, un Jacob Des malter étaient désignés pour comprendre les désirs de cette clientèle et pour renouer avec les traditions de l’Ancien Régime. Tout en faisant du neuf, tout en tenant compte des réalisations des vingt cinq dernières années, ces ingénieux artisans surent créer des meubles dont la structure n’est plus froide et rigide, dont le décor n’est plus uniquement demandé à des bronzes plaqués sur le sombre acajou. Peu à peu, les bois indigènes aux claires tonalités concurrencent les bois exotiques ; le décor léger et charmant de guirlandes, de perles reparaît ; les motifs tirés de l’Antiquité eux mêmes s’humanisent ; enfin les formes chantournées osent à nouveau amollir les lignes. Pour les exilés qui retrouvaient leur foyer après une si longue absence, ce mobilier ancien et nouveau à la fois avait un charme infini. Ici, plus que dans tout autre domaine, le mot restauration se justifie.

La noblesse représentait une bien petite clientèle, qui plus est, très appauvrie. Les commandes vinrent alors d’une nouvelle classe de la société la bourgeoisie. Quelles sont les aspirations de cette partie de la population avec laquelle désormais fait absolument nouveau dans la création d’un style les artistes doivent compter ? La formation artistique de ces nouveaux acheteurs est médiocre, mais le bon sens les guide ; fatigués par tant de troubles et de guerres, ils aspirent à un mobilier pratique et confortable ; leur demeure les y contraint d’ailleurs. Ils n’habitent pas des hôtels particuliers, mais des appartements à loyer, mieux distribués, mais plus exigus. Ils n’ont aucun préjugé contre le style napoléonien mais ils demandent des meubles qui s’adaptent à une vie sédentaire et familiale.

Ainsi se crée à côté de pièces encore luxueuses, quantité de meubles d’une excellente facture, mais sans prétention ; leur petite échelle les rend maniables ; ils sont relativement bon marché, car ils sont fabriqués en bois indigène ; et si leur structure manque de pureté, les lignes n’en sont pas moins très souvent simples et charmantes. En aucun cas, le nouveau mobilier n’est empreint de cette triste austérité inhérente au mobilier napoléonien.

Enfin, à côté de ces tendances que nous pourrions qualifier de classique, naît un mobilier tapageur et prétentieux qui est en partie responsable du mauvais renom du mobilier Restauration. De tout temps, les dessinateurs ont couvert des albums entiers de compositions peu réalisables pour attirer la clientèle par le nouveau et l’exceptionnel. Les dessins de meubles d’un du Cerceau, d’un Pineau ou d’un Percier ne sont pas moins extravagants que ceux de La Mésangère, de Bance ou de Muidebled. A chaque époque, il s’est trouvé des artisans pour traduire dans la matière les folles imaginations des ornemanistes. Mais de tels meubles sont d’une vogue passagère. Dans la majorité des cas, ils ont été détruits par la génération suivante. La période qui nous intéresse est proche ; aussi, il nous est parvenu un certain nombre de créations inspirées très directement par le Recueil de décoration intérieure, publié par Bance en 1828, ou le Vademecum du tapissier, publié par Charles Muidebled en 1835, ou par les Meubles et objets de gout, Pierre de La Mésangère (1761-1831). A côté de meubles excellents et « classiques », ces recueils et d’autres moins connus offrent une série de meubles amusants mais d’un goût peu sûr. Une clientèle fortunée mais sans aucune préparation artistique a fait réaliser de curieux ensembles. Ceux que les troubles de la Révolution et les guerres de l’Empire avaient outrageusement enrichis pensaient, en se singularisant par le décor de leur demeure, rivaliser avec la noblesse et la vieille bourgeoisie.

Ainsi la Restauration fourmille en innovations heureuses et le mobilier de cette époque n’est pas purement et simplement un mobilier Empire abâtardi comme on a voulu le croire pendant plusieurs générations. Les meubles fabriqués entre 1815 et 1830 revêtent un aspect caractéristique qui permet aux connaisseurs de leur assigner une date avec exactitude. Les structures, très voisines de celles de l’Empire, ont donné lieu à des confusions regrettables. D’excellentes créations Restauration ont été attribuées à l’Empire. Cependant, presque toujours des détails secondaires mais typiques départagent le patrimoine de l’une et l’autre époque.

On hésite malgré tout à parler de style Restauration. Il manque à ce mobilier une certaine homogénéité, une harmonie d’ensemble qui relèverait d’une conception artistique uniforme et commune à une élite de gens de goût. Il y eut entre 1815 et 1830 des amateurs éclairés, des ébénistes de valeur ; mais ne se sentant pas emprisonnés par une doctrine, chacun créa à sa fantaisie. Est ce cet individualisme dans la création artistique qui a valu récemment au mobilier Restauration un renouveau d’intérêt ?