La perfection technique des meubles Restauration a souvent été vantée. C’est la dernière période où le machinisme n’envahit pas la fabrication du meuble. Placage, marqueterie, incrustation n’ont plus de secret pour les artisans d’alors. L’outillage s’est amélioré, les vieilles traditions antérieures à l’abolition des corporations se sont maintenues. Si beaucoup d’événements se sont déroulés depuis 1789, si deux styles décoratifs se sont succédé, il ne s’est cependant pas écoulé plus de vingt cinq ans depuis l’époque où l’on exigeait du futur maître menuisier ébéniste un long apprentissage et la réalisation d’un chef d’oeuvre avant de l’admettre au sein de la corporation. Ceux qui aux environs de 1820 sont cités comme les meilleurs fabricants de meubles ont reçu cette sérieuse formation technique ; ils ont à cour de livrer à leur clientèle du beau meuble loyalement construit.
Le meuble Restauration n’a pas seulement le mérite de la qualité. Il vaut aussi par la variété des procédés mis en oeuvre. L’Empire avait volontairement abandonné certaines techniques qui ne cadraient pas avec les exigences esthétiques de l’art napoléonien. Les ébénistes de la Restauration font preuve, tout au contraire, d’un très grand éclectisme. Ils reprennent avec succès tous les perfectionnements apportés dans l’art du bois au cours du XVIIIe siècle.
Ainsi, la mouluration presque inexistante sur les meubles fabriqués depuis la révolution, connaît une faveur nouvelle. La sculpture réapparaît sur les meubles en bois massif ; or, l’Empire avait cantonné mouluration et sculpture sur les bois de sièges ; encore devons nous dire que cette sculpture était d’une indigence et d’une sécheresse désespérantes. Ou bien, détournant la sculpture de son objet propre, l’Empire avait alourdi les piètements des sièges et des tables par une envahissante sculpture en ronde bosse.
La Restauration rend à la sculpture décorative son rôle véritable : décorer sans modifier les structures.
La marqueterie avait, elle aussi, été à peu près totalement évincée. De 1790 à i8oo, les difficultés économiques avaient condamné les ébénistes à un travail hâtif et peu rémunérateur ; la marqueterie, procédé décoratif long et coûteux, ne pouvait plus être pratiquée que d’une manière exceptionnelle. L’Empire avait préféré l’uniforme placage d’acajou. La Restauration renoue avec la tradition. Cependant les artistes ne se contentent pas de reproduire purement et simplement des marqueteries Louis XV ou Louis XVI. Ils trouvent non seulement des motifs décoratifs nouveaux, mais encore des alliances de couleurs jusqu’alors inconnues grâce à l’emploi de bois indigènes. Les effets obtenus sont totalement différents, car désormais des essences comme le frêne, l’olivier, le citronnier, le buis, entrent couramment dans la composition de la marqueterie.
C’est cependant à l’incrustation que vont toutes les préférences des ébénistes. Très peu utilisé au cours du XVIIIe siècle, ce procédé très ancien, connaît une vogue et une perfection qui ne seront plus jamais égalées. Des motifs sobres et stylisés (amarante dans un bois clair comme l’érable ; buis ou citronnier dans un bois foncé comme le palissandre), s’incorporent étroitement au bois de fond ; ni la chaleur, ni le froid, ni l’humidité ne pourront jamais dissocier l’union des deux bois, tellement l’essence incrustée fait corps avec son support et devient en quelque sorte partie intégrante du panneau décoré.
Enfin, les placages sont d’une tonalité toute nouvelle. Au sortir de l’Empire, cette tendance aux colorations vives est spécialement sensible. Jusqu’en 1820, la majorité des meubles est encore l’acajou. Certains ébénistes, tels Puteaux ou jeanselme, y resteront fidèles, tandis que d’autres, un Verner ou un Lemarchand, oseront, dès l’exposition des produits de l’industrie de 1823, présenter des meubles de luxe en érable ou en noyer. Un Jacob Des malter reste fidèle aux traditions de l’Empire pour une grande partie de sa production, mais ne craint pas d’expérimenter des effets nouveaux : pour l’exposition de 1819, il propose des meubles en frêne.
Cette utilisation toute nouvelle des bois nationaux pour l’ébénisterie de luxe a sans doute comme point de départ les conditions économiques créées par le blocus continental puis par les traités de 1815 ; mais de réelles difficultés d’importation et le prix élevé des bois exotiques n’auraient pas suffi à imposer une orientation nouvelle à la production si la clientèle, éprise de teintes claires et gaies, n’avait encouragé les créations des ébénistes. La duchesse de Berry, seule membre de la famille royale capable d’une initiative artistique, n’avait elle pas commandé vers 1820 aux frères Mathias des meubles laqués blancs pour son salon de compagnie.
Ainsi poussés par des exigences nouvelles, les ébénistes surent tirer un parti merveilleux de bois qu’on avait jusqu’alors traités en parents pauvres. Avec un goût très sûr et une connaissance approfondie des possibilités décoratives de chaque essence, les fabricants utilisèrent du frêne rosé, du thuya moucheté, du platane moiré, de l’orme noueux, du sycomore pâle, de l’érable ambré ou gris, de la racine de buis... L’art de l’ébéniste ne consiste plus à rechercher une essence exotique peu connue, mais à trouver des bois communs aux tonalités séduisantes. Le débitage du bois peut dans bien des cas aider puissamment à la création d’un effet décoratif. On ne débite plus uniquement le bois dans le sens du fil, mais on le taille en bois debout, ou en semelle. On utilise les racines, les loupes, les parties de l’arbre particulièrement noueuses. Ainsi une même essence peut offrir des possibilités multiples.
Il n’y a plus entre le placage et le bois massif cette scission que nous avons connue au XVIIIe siècle ; les essences de bois utilisées en massif et en plaqué sont sensiblement les mêmes et les artisans pratiquent indifféremment les deux techniques. Les placages sont d’ailleurs d’une perfection telle qu’il faut étudier de très près un meuble pour savoir s’il relève de l’un ou l’autre procédé de fabrication. Ce qui guide le fabricant, c’est le résultat final. Sa science du bois lui permet d’utiliser des loupes ou des racines qu’il sera contraint de plaquer s’il ne peut obtenir l’effet décoratif cherché grâce au vinage mouvementé d’un bois employé en massif.
L’aspect du meuble se trouve rénové par les oppositions audacieuses de couleur dues uniquement à une savante utilisation de bois communs.
Cette tentative qui aurait pu donner un nouvel élan à l’art du meuble sera malheureusement sans lendemain. Dès 1830, l’ère de la copie, du faux, arrête les recherches des décorateurs. Le machinisme, vers le milieu de siècle, en rendant la copie facile, contribue encore à freiner les initiatives originales.
Bientôt on confondra réussite artistique et perfection technique. Le meuble sera admirablement construit, mais les thèmes décoratifs seront empruntés aux siècles précédents. C’est seulement à l’époque contemporaine qu’il sera donné de rénover la fabrication du meuble par l’emploi de bois nouveaux notamment exotiques et de techniques nouvelles. La Restauration est la dernière période de création ; pendant presque un siècle, dessinateurs, décorateurs, ébénistes se tourneront vers le passé et vivront d’imitation et de pastiche.