Le rôle des dessinateurs devient primordial ; à toutes les époques, les ébénistes se sont inspirés des ornemanistes ; mais à partir du moment où l’on demande au mobilier de faire revivre une époque révolue depuis plusieurs siècles, il est absolument nécessaire d’appuyer ses créations sur une documentation solide. Seuls les dessinateurs peuvent aller relever des modèles dans les vieilles demeures, dans les cabinets d’estampes, dans les archives, et tirer de leur oubli les formes et les décors du passé. Sous Louis Philippe et pendant les quinze premières années du Second Empire, on demande seulement à l’art des siècles précédents des thèmes d’inspiration, on ne songe encore nullement à la copie fidèle et servile. A cet égard la méthode du plus célèbre ornemaniste de l’époque Aimé Chenavard est caractéristique. Bien avant la publication de son nouveau recueil d’ornements (1833-1835), son influence fut très grande, et son talent apprécié. Dès 1830, il devient directeur artistique de la Manufacture royale de Sèvres ; L’Artiste, seule revue artistique valable de l’époque, lui demande des frontispices, comme à Tony Johannot, Célestin Nanteuil ou Clerget. Or, aux dires du comte de Laborde, Chenavard travaille comme un « frelon ». Il butine dans la grammaire ornementale de tous les pays et de toutes les époques des motifs qu’il entasse dans des compositions surchargées et confuses. Sous son crayon, aucun motif décoratif ne conserve son tracé et ses proportions véritables et authentiques. Une pléiade de dessinateurs, élèves ou non de Chenavard et dont les noms nous sont à peine parvenus, continuent à piller sans discrimination tous les documents qui leur tombent sous la main. On tire de l’oubli des ornements assyriens, chinois, égyptiens, grecs aussi bien que gothiques ou Louis XV. Les fabricants de meubles n’ont qu’à ouvrir un de ces trop nombreux albums pour affubler leurs meubles d’un décor tour à tour néo gothique ou néo égyptien.
C’est ainsi que jaillit du passé, bien avant même la chute des Bourbons, le style « à la cathédrale ». Car, par une curieuse coïncidence, l’imitation des styles français anciens se fera à peu près dans l’ordre chronologique. L’apogée du néogothique se situe entre 1830 et 1833, mais les débuts de cet engouement remontent à 1821. Pour le baptême du duc de Bordeaux, Hittorf et Leconte avaient décoré de tout un appareil moyenâgeux l’intérieur de Notre Dame. Quelques années plus tard, au sacre de Charles X en 1824, Reims s’était paré de tentures « ogivales ». Désormais, par vagues successives, le style troubadour gagne du terrain dans la littérature et dans l’art. Le bal donné aux Tuileries en 1829 par la duchesse de Berry déguisée en Marie Stuart encourage les décorateurs à exploiter cette mode. Le meuble à son tour s’habille au goût du jour. Il est envahi par un décor flamboyant plaqué sur des structures usuelles. Rosaces, quadrilobes, fenestrages à claire voie ou à orbe voie décorent les dossiers des sièges, les vantaux des meubles. Des pinacles, et même des créneaux, des mâchicoulis, des gargouilles complètent et alourdissent ces extraordinaires compositions ogivales et donnent à ce mobilier conventionnel un aspect à la fois fantastique et théâtral.
Le mobilier « à la cathédrale » ne sera qu’une fantaisie de gens riches et d’artistes. Sa vogue sera éphémère. Le manque de documents les meubles authentiques étaient dès cette époque introuvables condamnait dès sa naissance le néogothique à des redites, et quand Duchatel en 1843 fit acheter par l’Etat la collection du Sommerard et installa le musée de Cluny, il y a longtemps que le mobilier romantique est passé de mode.
Il fallait donc trouver un autre thème. Les déplorables habitudes d’imitation sont si bien ancrées, dès cette date, dans l’esprit des artistes que faire du neuf signifie simplement s’inspirer d’une autre époque, d’un autre pays.
A l’exposition des produits de l’industrie de 1834, certains des meilleurs fabricants de meubles de l’époque sentent cette nécessité. A côté de meubles néo gothiques, un Werner et un Bellangé exposent des meubles chinois. Grohé, tout en offrant au public un remarquable mobilier en palissandre à incrustation gothique, fait une tentative de meubles néo egyptiens d’une facture si soignée que la princesse Marie s’en rend acquéreur. D’autres essaient la Perse, l’Islam. On cherche en vain un style qui puisse plaire au public et s’implanter. Les meubles de luxe qui doivent obligatoirement trouver des formules inédites, s’égarent dans des formes bizarres, des sculptures confuses où tous les styles se juxtaposent. Très symptomatique de ce désordre est l’album édité par Leconte en 1838. Une équipe de dessinateurs, tels Devergise, Reynard, Couder, présentent au public un Mélange d’ornements divers d’une incroyable incohérence.
Parmi tant d’essais et d’échecs, le style renaissance eut la chance de trouver un zélateur de talent. Michel Liénard aura sur le meuble une influence durable. Contrairement à Chenavard, Liénard s’attache à un seul style et l’étudie à fond. Il a le souci de trouver les meilleurs modèles façades de châteaux renaissants, meubles, estampes du XVIe siècle. De plus, il est doué du sens de la composition ; ses meubles sont logiquement construits. Dès 1840, on fabrique du né renaissant puisé dans les dessins de Liénard. Cependant, la plus grande partie de son oeuvre appartient au Second Empire.