De 1870 à 1939, le meuble français revêt des visages multiples ; le manque de recul ne nous permet sans doute pas de juger sainement les tentatives de renouvellement qui se sont succédé pendant ces trois quarts de siècle. Un fait est certain, le grand public se désintéresse de la lutte que mène courageusement un petit groupe de précurseurs pour doter la France d’un mobilier usuel libéré de toute imitation servile du passé. Quand, à l’Exposition universelle de 1900, les sociétés artistiques présentent leurs créations, les visiteurs sont déçus et déconcertés par les nouveautés qu’on leur offre ; les sarcasmes des critiques les plus écoutés de l’époque n’apportent rien de constructif ; elles n’encouragent pas les artistes et n’orientent nullement leurs efforts. Le renouvellement se fera donc sans l’appui moral d’une clientèle cultivée ; elle se fera aussi sans appui financier des fabricants ; commerçants et industriels gèrent leurs entreprises en hommes d’affaires pour lesquels les considérations esthétiques sont de peu d’importance puisque le faux Henri II et le faux Louis XV se vendent bien, pourquoi changer en quoi que ce soit la fabrication ? Ainsi, le meuble courant jusqu’à la première guerre mondiale reste à peu près semblable à ce qu’il était aux environs de 1870. La manie du pastiche ancrée dans les moeurs par soixante dix ans de production industrielle intensive, la désaffection de l’élite intellectuelle pour l’art du meuble, l’aveuglement des fabricants sont sans doute autant de causes qui retardèrent la création d’un style nouveau. Cependant on peut difficilement comprendre comment vers 1920, le style des meubles courants se modifie totalement si on n’étudiait pas l’oeuvre des premiers artistes qui ont travaillé dans l’ombre à affranchir le meuble de la copie des styles anciens.
Cette lente élaboration d’un style nouveau se fait par phases successives ; chaque date de cette renaissance marque une étape dans la voie du renouveau. Il faut d’abord faire table rase de tout ce qui existait ; c’est l’oeuvre de ceux qui de 1880 à 1900 essaient d’orienter l’art décoratif vers des formules nouvelles. A l’Exposition de 1900, un premier point est acquis : il peut et il doit exister des meubles répondant aux exigences de la vie contemporaine et n’adoptant ni les formes ni les décors d’antan. La deuxième génération d’artistes, celle qui mène le combat de 1900 à 1910, se propose de nouveaux objectifs tout d’abord intéresser le grand public à l’effort de rénovation par des expositions, des publications, etc., d’autre part obtenir la collaboration effective des fabricants. L’exemple des artistes munichois qui exposent leur production au Salon d’automne 5950 met en évidence la nécessité de cette triple collaboration pour faire oeuvre utile et durable. A partir de 5950 et malgré l’interruption de la guerre, cette entente entre artistes, fabricants et public commence à porter ses fruits. Des meubles nouveaux fabriqués en série apparaissent sur le marché et trouvent une clientèle. Il a fallu soixante ans (1860-1920), pour sortir de l’impasse où s’était engagé le meuble dès le règne de Louis Philippe.
L’Exposition de 1925 marque donc une nouvelle étape. La création originale abandonnée depuis presque un siècle est reprise ; la chaîne est renouée avec les plus belles époques de l’art du meuble ; cette fois tout le monde, artistes, clients, fabricants, est d’accord pour faire du neuf. Mais les artistes sont très partagés sur les principes qui doivent régir la fabrication nouvelle, d’où de nombreuses et âpres discussions. Comme jadis, à l’époque où apparut la machine outil, les recherches de style doivent s’adapter non seulement aux besoins nouveaux de la clientèle mais aussi à cette évolution des techniques. Il faut trouver des solutions pour ranger dans les appartements de plus en plus exigus d’innombrables revues, les disques, l’appareil de radio, de télévision, le matériel photographique et cinématographique envahissant, etc. Les matériaux récemment introduits permettent non seulement des formes totalement inédites mais des harmonies de couleur nouvelles. De tons beaucoup plus éclatants et beaucoup plus variés que le bois, les produits de synthèse permettent l’heureuse juxtaposition de blanc, jaune, vert, bleu, rouge, gris... Enfin, un dernier facteur entre en ligne de compte. Grâce à la rapidité des moyens de communication, l’abondance des publications, les décorateurs sont rapidement renseignés sur la production actuelle des autres pays. Au particularisme national d’autrefois, succède une sorte de style international. Si bien qu’il devient difficile de déceler si un meuble est de fabrication française ou étrangère.
Un meuble peut avoir un succès éphémère dû à l’effet de surprise et de nouveauté. Il n’aura de valeur aux yeux des générations à venir, quels que soient les matériaux utilisés, quelles que soient les techniques mises en oeuvre, que si son créateur a établi un savant équilibre, une parfaite correspondance entre sa destination, sa structure et son décor. La valeur intrinsèque du meuble dépend en définitive de cette loi fondamentale et séculaire.