Second Empire

Les derniers rois de France s’étaient à peu près totalement désintéressés de la production artistique de leur règne. Napoléon III n’attachera pas beaucoup plus d’importance à l’art décoratif que ses prédécesseurs. Son goût personnel et ses connaissances ne le préparent nullement au rôle de mécène ; il laisse toute initiative à l’impératrice ou à ses ministres. Mais son action est moins négligeable qu’on a tendance à le penser. Il désire avoir une cour fastueuse pour relever l’éclat de la Couronne ; des préoccupations d’ordre social et économique le poussent à encourager l’industrie nationale naissante. L’art décoratif bénéficie de ces deux points du programme impérial et un immense effort est déployé pour donner un essor à toutes les branches de l’art industriel. Il manque, cela va sans dire, une direction d’ensemble. Aussi, malgré d’excellentes initiatives, les réussites sont rares. L’impératrice n’est pas dénuée de goût, malheureusement, malgré son amour pour les magnificences, elle a une fâcheuse tendance à se contenter des modèles hybrides inspirés par l’art des siècles passés et ses nombreuses commandes ne stimulent en aucun cas les tentatives de renouvellement. Ainsi, pendant tout le Second Empire, d’excellents ébénistes s’acharnent à faire l’inventaire presque total de toutes les structures et de tous les décors utilisés par leurs prédécesseurs pendant cinq cents ans. Cette véritable « rétrospective » du passé mobiliaire condamne à l’impuissance tout talent original et étouffe toute initiative pour faire du neuf ; après vingt ans de copie et de pastiche, l’art du meuble aura un mal inouï à s’affranchir de ces formes surannées. Si, dès l’exposition de 1889, certains critiques clairvoyants proclament que l’art décoratif français fait fausse route, il faudra encore presque un demi siècle pour convaincre fabricants et clients qu’il faut aller chercher, autre part que dans le passé, des thèmes d’inspiration valables.

La période que nous allons étudier déborde largement les dix huit années du règne effectif de Napoléon III. Bien avant 1848, la documentation dans laquelle puisent tous les ébénistes du Second Empire a été publiée. Des modèles de tous les styles existent non seulement dans les albums de Chenavard dont nous avons déjà parlé, mais dans ceux d’un Feuchère ou dans les relevés d’artistes différents (Devergise, Couder, Ovide Reynard...), réunis par des éditeurs dans de vastes compilations telles que les Mélanges d’ornements divers parus en 1838 chez Leconte ou le Répertoire de l’ornemaniste publié en 1841 par Blaisot. Une pléiade de dessinateurs de talent très inégal et dont l’oeuvre est difficile à isoler et à caractériser publient grâce au financement de quelques éditeurs des multitudes de dessins dans lesquels ils démarquent sans pudeur l’oeuvre des artistes d’autrefois L’influence de ces sortes de publications sera malheureusement extrêmement durable, car, vers 1900, dans le faubourg Saint Antoine, ce sont encore ces mêmes albums qui servent de base à toute fabrication.

Le Second Empire a donc marqué très profondément l’art du meuble, sans doute parce que sous son apparence hétéroclite, les ensembles comportent une incontestable unité richesse, éclat, somptuosité, coloration vive font oublier cette imitation qui n’a d’ailleurs rien de servile. Jamais, en effet, les contemporains de Napoléon III n’ont visé à des reconstitutions intégrales comme les fanatiques coureurs d’antiquaires du XXe siècle. Ce qui a porté le plus grand préjudice au mobilier Napoléon III, c’est la fabrication de série à vil prix destinée à mettre à la portée de toutes les bourses du faux « Riesener » et du faux « Boulle ». Ce règne de la camelote, du toc, du clinquant aura comme conséquence d’inonder le marché de meubles où la dorure galvanique empâte les bronzes, où la sculpture mécanique transforme les purs modèles de la Renaissance en véritables caricatures.